L'allaitement au
sein est l’un
des sujets les
plus tabous de
l’humanité. Un
sujet que
philosophes,
historiens ont
oublié
d’aborder. Un
sujet que les
psychanalystes
modernes
approchent avec
circonspection.
Le seul sujet
pour lequel tout
journaliste se
croit obligé
d’écrire en
début d’article
un petit mot
d’excuse pour
les femmes que
cette lecture
pourrait «
culpabiliser ».
Avez-vous vu un
article sur la
vie des
célibataires où
l’on
s’excuserait
auprès de ceux
qui ont choisi
de vivre en
couple, ou un
article sur la
viande où l’on
s’excuserait
auprès des
végétariens, ou
un article sur
la protection
des espèces où
l’on
s’excuserait
auprès des
chasseurs... ?
Comment parler
de critères de
choix dans un
tel contexte
?...
Les avantages
biologiques,
nutritionnels et
immunologiques
sont tellement
connus qu’il
semble inutile
de les reprendre
ici. Toutes les
publications
scientifiques
sur
l’allaitement ne
parlent que
d’eux. S’ils
étaient le
premier critère
de choix, les
pays
occidentaux, les
pays où la
médecine et
l’éducation se
sont développées
précocement,
devraient avoir
les taux les
plus élevés et
les durées les
plus longues
d’allaitement.
Or, à niveau
culturel,
sanitaire,
économique plus
ou moins
équivalent, il
existe des
différences
incroyables
entre les pays.
En Europe, à
quelques
centaines de
kilomètres, se
retrouvent les
deux taux les
plus extrêmes de
la planète : la
France, où 47 %
des jeunes mères
« essaient » à
la maternité et
moins de 10 %
allaitent encore
au bout de trois
semaines ; la
Norvège, où 98 %
des femmes
allaitent les
premiers mois et
46 % allaitent
encore leur bébé
de 9 mois.
La reprise du
travail, la
brièveté du
congé de
maternité,
réalités
incontournables,
me paraissent
être la
justification et
non la cause du
non-allaitement.
Les femmes
restant au
foyer, en France
comme aux
Etats-Unis, sont
celles qui,
statistiquement,
ne choisissent
pas d’allaiter
ou qui sèvrent
le plus tôt.
Alors que les
femmes qui
allaitent un
bébé de plus de
6 mois sont en
très forte
proportion des
femmes ayant
repris le
travail. Il se
joue donc autre
chose.
Le modèle
familial et
culturel a très
certainement une
influence.
Plusieurs études
concordantes
montrent que
l’allaitement au
sein est plus
régulièrement
choisi, plus
régulièrement
réussi chez les
jeunes femmes
qui ont vu dans
leur enfance une
femme allaiter,
qu’elles s’en
souviennent ou
non.
Transmission
inconsciente de
gestes
primordiaux
nécessaires à la
survie de
l’espèce...
Comment oser le
dire ?
Très forte
également pour
beaucoup de
jeunes femmes
qui décident de
ne pas allaiter,
la peur de ne
pas y arriver,
la peur de ne
pas être une «
bonne mère »
(dans le sens
classique du
terme : celle
qui nourrit
bien), la peur
d’être envahie,
pompée,
enfermée,
coincée par un
bébé toujours
présent, trop
exigeant. La
peur que le bébé
puisse avoir
faim à cause
d’elle. La peur
de la fatigue ou
de la douleur.
La peur d’abîmer
son corps, ses
seins et de
moins plaire au
compagnon. La
peur de sa
réaction à lui
devant des seins
pleins de lait.
Toutes peurs
lourdement
entretenues,
colportées,
renforcées par
l’entourage...
et les médias !
C’est toute une
société qui
impose et
entretient ce
regard où les
jeunes mères se
sentent
fragiles,
vaguement
coupables,
craintives, et
donc coupables.
Il reste le
choix profond,
le choix du
corps. Allaiter,
c’est permettre
à un bébé de
stimuler les
seins, d’y
imprimer un
signal intense,
prolongé,
rythmique,
puissant,
jusqu’à ce que
se produise le
jaillissement du
lait. C’est un
corps à corps où
agissent
tendresse,
sérénité,
émotions douces
et harmonie.
C’est un choix
de relation, de
présence
corporelle à
l’autre, de
disponibilité
émotionnelle
pour laisser
l’enfant, le
bébé, jouer de
son corps et s’y
nourrir. Un
temps pour petit
à petit
apprivoiser la
séparation
physique de la
naissance.
Choisir
l’allaitement,
c’est donc
accepter de
tenter l’inconnu
d’une rencontre
et de la
poursuivre si
les désirs des
deux partenaires
s’harmonisent et
se complètent.
Il y a le désir
et la
confiance...
Cela n’a rien
d’un choix
rationnel et
intellectuel. Ce
n’est pas non
plus un choix
dont on peut
définir à
l’avance les
modalités ou la
durée puisque
deux partenaires
auront leur mot
à dire. Choisir
l’allaitement,
c’est laisser la
porte ouverte à
l’autre, le
bébé, et laisser
venir au jour le
jour ce qui
adviendra. Nul
ne se prépare à
l’inconnu.
Au final, il
reste une seule
interrogation :
tenter ou non
l’aventure... ?
Source : Nouvel
Observateur -
HORS-SERIE N° 37