Un million et demi
de nouveau-nés
meurent chaque année
dans le monde parce
que leurs mères ont
été dépossédées de
leur capacité à les
nourrir
correctement. Malgré
les dangers que
recèle, dans les
pays du tiers-monde,
l'allaitement à base
de poudre de lait,
une publicité ciblée
vise à séduire les
femmes. On assiste
ainsi à un recul de
l'allaitement au
sein, ainsi qu'à une
régression de sa
durée, deux facteurs
majeurs dans la
persistance de la
malnutrition.
Pourtant, les États
membres de
l'Organisation
mondiale de la santé
avaient adopté en
1981 un code destiné
à contrecarrer les
pratiques
commerciales
abusives qui
incitent les femmes
à acheter des
substituts de lait,
chers et inadaptés.
Au cours des années
1860, dans une
Allemagne qui
n'était pas encore
unifiée sous la
férule de Bismarck,
un chimiste de
Francfort mettait au
point un produit
auquel il prédisait
un certain avenir :
un mélange de farine
et de lait de vache
déshydraté, destiné
à l'alimentation des
nourrissons. Cet
ingénieur s'appelait
Henri Nestlé.
L'Europe du Nord se
couvrait alors
d'usines, les
ouvrières y
affluaient,
délaissant par force
l'allaitement au
sein pour confier
leurs nouveau-nés à
des nourrices. Henri
Nestlé avait-il
pressenti l'immense
succès, la fortune
mondiale que ses
travaux laissaient
présager ? Toujours
est-il qu'il
s'agissait là d'une
découverte
essentielle qui
devait permettre -
aurait dû permettre
- à la nutrition
humaine d'accomplir
des pas de géant.
C'est pourtant là
l'histoire d'une
découverte dévoyée.
Alors qu'Henri
Nestlé écrivait en
1867, en toute bonne
foi, que cette
poudre, « composée
dans des conditions
scientifiquement
correctes »,
constituait « un
aliment qui est tout
ce que l'on peut
désirer », il ne
pouvait évidemment
imaginer que ses
travaux se
retourneraient un
jour contre les
enfants et que des
activistes
écriraient, cent ans
plus tard, en 1974,
un pamphlet intitulé
« Nestlé tue les
bébés ». Aurait-il
pu encore imaginer
qu'à la fin du XXe
siècle la firme qui
porte son nom et
quelques autres de
dimensions
comparables seraient
très vertement
critiquées pour
non-respect de
l'éthique et des
règles élémentaires
de nutrition des
nourrissons ?
C'est pourtant bien
ce qui se produit
avec la publication
récente, à Londres,
d'un document
intitulé « Cracking
the Code » (1), qui
fournit des données
accablantes
recueillies ces
dernières années,
sur le comportement
commercial des
grandes
multinationales de
l'alimentation
infantile, au mépris
du Code
international de
commercialisation
des substituts du
lait maternel signé
il y a seize ans.
C'est au début des
années 70 que la
stratégie
commerciale utilisée
par les grandes
multinationales des
aliments pour
nourrissons est
apparue au grand
jour. Parmi ces
multinationales,
Nestlé occupait une
place de choix,
devenue l'une des
toutes premières
entreprises du
monde, avec un
chiffre d'affaires
supérieur au
budget... de la
Suisse et des
dépenses
publicitaires
dépassant le budget
de l'Organisation
mondiale de la santé
(OMS) (2).
Ces multinationales
de l'agroalimentaire
avaient en effet
observé qu'un
obstacle de taille
entravait leur
pénétration
commerciale dans de
nombreux pays,
notamment dans le
tiers-monde : les
mères, qui
s'obstinaient à
allaiter leurs
enfants. C'est à
cause d'elles que le
lait en poudre ne
représentait qu'une
fraction minime du
chiffre d'affaires
total de ces firmes
- moins de 10 % par
exemple chez
Nestlé -, alors que
leurs autres
activités
connaissaient une
croissance
exponentielle.
Un code de conduite
allègrement violé
IL fallait donc
circonvenir les
mères. Quelle
meilleure méthode
que de faire le
siège des lieux où
elles se rendent
avant, pendant et
juste après
l'accouchement,
c'est-à-dire les
hôpitaux et les
maternités ?
C'est ainsi que les
multinationales
revêtirent d'une
blouse blanche des
milliers de
représentants de
commerce, des femmes
surtout, et les
dirigèrent vers les
maternités du
tiers-monde pour
convaincre les mères
de la supériorité de
l'alimentation
artificielle. La
même stratégie fut
utilisée à l'égard
des personnels des
hôpitaux, gratifiés
au passage de primes
et de cadeaux. Les
établissements de
soins, les services
de maternité, sous-
équipés, vétustes,
reçurent eux aussi
divers matériels,
une pluie
d'échantillons, et
même des dotations
en boîtes de lait.
Les mères
repartaient chez
elles nanties à la
fois de lait en
poudre, de biberons,
de tétines, du mode
d'emploi et de la
conviction que leur
enfant se porterait
mieux grâce au lait
industriel. C'est ce
que l'on ne tarda
pas à appeler la
culture du biberon.
Partout dans le
monde, cette culture
a marqué des points.
Depuis une trentaine
d'années,
parallèlement,
l'allaitement au
sein n'a cessé de
décliner : moins de
la moitié des femmes
(44 %) allaitent
aujourd'hui leurs
enfants dans le
tiers-monde. A
l'échelle mondiale,
le pourcentage est
plus faible encore,
environ un tiers.
La supériorité
biologique du lait
maternel n'est
pourtant plus à
démontrer. Les
nutritionnistes
savent depuis
longtemps que le
lait humain contient
des anticorps
maternels qui
protègent l'enfant
de quantité
d'infections. En
particulier le
colostrum, sécrété
par la mère dans les
heures et les
quelques jours qui
suivent la
naissance, est un
puissant produit
anti-infectieux. Le
lait maternel
contient en outre
l'intégralité des
éléments nutritifs
dont le bébé a
besoin ; l'idéal est
de ne lui apporter
aucun complément
pendant les quatre à
six premiers mois de
la vie, pas même de
l'eau.
A l'inverse,
l'allaitement
artificiel suppose à
l'évidence
l'utilisation d'eau,
une eau très
rarement pure dans
le tiers-monde ; il
faut donc la faire
bouillir au moins
vingt minutes pour
en éliminer tous les
micro-organismes.
Avec quelle énergie,
sinon du bois ou un
combustible acquis à
grands frais ? Il
faut aussi que la
famille dispose des
moyens nécessaires à
l'achat des boîtes
de lait ; faute de
quoi la tentation
est grande de diluer
exagérément la
poudre, et la
malnutrition
s'installe.
Les risques
sanitaires
imputables à
l'allaitement
artificiel sont donc
doubles : il
provoque, d'une
part, de multiples
agressions
microbiennes,
virales et
parasitaires dues à
l'eau souillée, au
biberon non
désinfecté, à
l'absence de moyens
de conservation ; il
entraîne, d'autre
part, une
malnutrition massive
due à l'excessive
dilution du lait en
poudre. C'est ainsi,
estime l'Unicef,
qu'à l'heure
actuelle un million
et demi d'enfants
meurent chaque année
des effets directs
ou indirects de
l'alimentation au
biberon. Une grande
majorité de ces
enfants sont
emportés par des
déshydratations
diarrhéiques, mais
aussi par des
maladies
respiratoires dont
la gravité aurait
été atténuée par
l'allaitement
maternel. En outre,
celui-ci joue un
rôle
anticonceptionnel
non négligeable,
surtout lorsqu'il
est exclusif, car la
production
d'hormones féminines
s'opposant au retour
de l'ovulation est
stimulée par la
succion de l'enfant.
Enfin, au cours de
l'allaitement se
tissent des liens
particulièrement
forts entre la mère
et son nouveau-né,
et le développement
psychique de ce
dernier ne peut
qu'en bénéficier.
Dès la fin des
années 60, les faits
étaient connus. Au
début des années 70,
les militants
associatifs
s'organisent, et en
1974 est publiée en
Grande-Bretagne
d'abord, puis en
Suisse, une brochure
au titre
délibérément
provocateur :
« Nestlé tue les
bébés », qui vaudra
à ses auteurs un
procès retentissant
pour diffamation. La
firme de Vevey, en
obtenant deux ans
plus tard la
condamnation des
auteurs de la
brochure,
n'enregistrait là
qu'un succès en
demi-teinte, car le
tribunal avait
assorti sa décision
d'un commentaire
dénué de toute
ambiguïté : « Si la
partie civile
[Nestlé] veut
s'épargner à
l'avenir le reproche
d'une conduite
immorale, elle doit
modifier de fond en
comble ses méthodes
de publicité. »
Les associations
n'avaient pas
désarmé pour autant,
bien au contraire,
et, sous la
coordination d'un
groupement dénommé
International Baby
Food Action Network
(IBFAN) ou Réseau
international pour
l'alimentation
infantile, se sont
engagées dans un
boycottage de
Nestlé, très actif
en Amérique du Nord.
Mais il fallait
faire davantage et
en particulier
concevoir un code de
conduite destiné à
moraliser les
pratiques de
l'industrie du lait.
Le projet de code
fut conçu par l'OMS,
l'Unicef, les ONG
actives dans ce
domaine et...
l'industrie
elle-même, consultée
pour sa rédaction.
Mais cette
consultation était
quelque peu
formelle, comme en
témoigne une lettre
adressée aux
sénateurs américains
en avril 1981 par
les laboratoires
Abott-Ross, grands
producteurs de
nourriture pour
bébés : « Les
laboratoires Ross et
les autres grands
fabricants
américains de laits
pour nourrissons
s'opposent à ce code
et demandent au
gouvernement des
Etats-Unis de s'y
opposer. » Aussitôt
dit, aussitôt fait.
Le 21 mai 1981, les
délégations du monde
entier adoptaient le
code lors de
l'Assemblée mondiale
de la santé, à une
exception près :
celle des Etats-Unis.
Le code
international de
commercialisation de
substituts du lait
maternel n'en était
pas moins en
vigueur. Que
prévoyait-il ? Entre
autres, d'interdire
toute publicité,
visible ou déguisée,
en faveur des
poudres de lait,
notamment dans les
établissements de
soins ; de prohiber
toute distribution
de produits
gratuits, même sous
forme
d'échantillons ; de
mentionner
systématiquement la
supériorité du lait
maternel sur toutes
les boîtes de lait
vendues dans le
commerce. Tous les
pays membres de
l'OMS étaient
invités à intégrer
les principales
dispositions du code
dans leur
législation. Et
l'industrie, ainsi
placée sous
surveillance, signa
elle-même le code,
annonçant aussitôt
qu'elle veillerait
directement à son
application par ses
membres. Les
pratiques
commerciales les
plus voyantes furent
en effet mises en
sourdine pendant
quelques années et
le boycottage
s'estompa.
En 1994, l'Eglise
d'Angleterre annonce
qu'elle réexamine le
dossier et, pour ce
faire, crée avec 27
autres organisations
l'Interagency Group
on Breastfeeding
Monitoring (IGBM).
Il s'agissait de
faire le point sur
l'application du
code, grâce à une
enquête approfondie.
L'enquête a été
menée en 1996 dans
quatre pays :
Afrique du Sud,
Bangladesh, Pologne
et Thaïlande, auprès
de 800 jeunes mères
dans chaque pays et
de 120 agents de
santé, dans 40
établissements. Elle
montre que 32
sociétés
commerciales, parmi
lesquelles figurent,
outre Nestlé et
Abbott-Ross, BSN,
Heinz, Gerber
(Sandoz), Johnson,
etc., violent toutes
le code de conduite.
Toutes, elles
continuent à
distribuer des
tracts donnant de
l'allaitement
maternel une image
négative, présentant
les laits en poudre
comme préférables
pour les
nourrissons ; toutes
continuent à
distribuer des
échantillons et des
boîtes de lait, et
envoient leur
personnel dans les
maternités pour
distribuer de
l'information.
Ainsi, plus de la
moitié - 56,4 % -
des hôpitaux
polonais figurant
dans l'échantillon
avaient reçu de
telles visites, et
32,5 % en Thaïlande.
Dans ce dernier
pays, plus du quart
des jeunes mères et
la moitié des
membres du personnel
avaient reçu des
échantillons de lait
en poudre ; un tiers
des établissements
avaient obtenu des
dons en lait en
poudre. La pratique
des petits cadeaux
au personnel est
développée en
Pologne et au
Bangladesh et dans
les quatre pays les
« visiteuses »
informent des vertus
de leurs produits,
en particulier en
Thaïlande et au
Bangladesh.
En bref, l'enquête
montre que le
système sanitaire et
les hôpitaux
continuent d'être
l'instrument de
choix de la
stratégie
commerciale des
firmes, notamment en
Thaïlande et au
Bangladesh, pays les
plus pauvres de
l'échantillon, dont
les maternités sont
sous-équipées et le
personnel très mal
payé. En Pologne et
en Afrique du Sud,
la stratégie est
plus diversifiée et
les femmes sont
visées à l'intérieur
comme à l'extérieur
du système de soins.
Que vont décider, à
nouveau, les
défenseurs de la
cause des enfants ?
D'ores et déjà,
depuis plusieurs
années, l'Unicef et
l'OMS ont élaboré
une stratégie
consistant à
demander aux
hôpitaux d'adopter
une attitude
systématiquement
favorable à
l'allaitement au
sein. Dix
« conditions » ont
été définies, telles
que : commencer
l'allaitement juste
après la naissance
de l'enfant, ne
jamais lui donner de
tétine ni de
biberons, interdire
la présence de
pseudo- infirmières
payées par les
firmes, etc. Les
établissements qui
remplissent les dix
points sont
officiellement
déclarés « hôpitaux
amis des bébés ».
D'ores et déjà des
milliers de
maternités dans le
monde sont entrées
dans ce réseau.
Mais il est évident
qu'il faut faire
plus. Par exemple
une enquête
complémentaire
devrait toucher bien
davantage de pays.
Ainsi en France -
signataire du
code -, se pratique
la méthode dite du
« tour de lait », en
violation flagrante
des dispositions du
code. Dans les
maternités, à tour
de rôle, les firmes
distribuent
échantillons, boîtes
de lait, subventions
à
l'établissement (3).
En échange, pendant
cette période, les
nouveau-nés
recevront
exclusivement le
lait de la marque
dont c'est le
« tour », et chaque
mère ressortira de
la maternité avec
des produits de la
marque en cause. Le
mois ou le trimestre
suivant, ce sera le
« tour » d'une autre
marque. En France,
les deux tiers des
bébés sont nourris
au lait en poudre.
Cette pratique viole
une multitude de
textes, y compris
une directive
européenne entrée en
vigueur en 1994.
Mais chacun, sauf
l'enfant, y trouve
son compte. Les
industriels de ce
secteur - dominé, en
France, par Nestlé
et BSN, qui
contrôlent 60 % du
marché - se sont
réparti le « tour »
dans les maternités.
En échange de ce
« tour », les
producteurs versent
des sommes parfois
fort élevées à
l'établissement, via
une association sans
but lucratif qui les
utilise pour des
achats de matériel
ou des actions de
formation.
Les partisans de
l'allaitement
maternel ne
contestent pas la
nécessité du lait en
poudre ou des
aliments de sevrage
dans des conditions
bien déterminées :
dans les cas, très
rares, d'une
intolérance
physiologique du
nouveau-né au lait
maternel ; dans les
cas, beaucoup plus
nombreux, où des
conflits armés ont
privé les enfants de
leur mère. Dans tous
les autres cas,
disent-ils, les
femmes doivent être
encouragées à
allaiter elles-mêmes
- y compris dans les
pays industrialisés.
De toute façon,
peut-on ajouter, il
s'agit là de leur
liberté. Cette
liberté ne concerne
qu'elles et leurs
enfants.
Auteur:
Claire Brisset
Source : LE MONDE
DIPLOMATIQUE |
DÉCEMBRE 1997 | Page
27
http://www.monde-diplomatique.fr